Par Madame E.A.R.T.L.A.D.C.S

DÉDIÉ AUX FEMMES

Anch’io son Pittor ! Et moi aussi, je suis Peintre !

[636] Si cet Avis est bien reçu du Public, l’Auteur se propose de lui offrir un Cours complet de Dessin, d’Anatomie et de Peinture, qui manque aux Femmes; on le voit bien : et aux Élèves de l’Académie; ils s’en plaignent.

[637] AUX FEMMES.

Mesdames,

Dans ce siècle aimable, brillant des succès et de la gloire de mon Sexe, pourquoi me condamnerais-je au silence honteux d’une fausse timidité ou de l’ignorance? Je suis Femme Française et Peintre; j’ai droit à votre confiance, à votre accueil, et à celui du Public; mais je n’accepte ni le vôtre, ni le sien : je veux le mériter. Et si ce frivole Ouvrage ne me les obtient pas, mes effets, mes efforts multipliés, la vivacité, l’infatigabilité de mon ardeur, les arracheront à vous et à tous mes Contemporains. Je convaincrai décidément ce sexe hautain, qui doute encore des puissances morales des Femmes, que nous avons pu, que nous pouvons, que nous pourrons toujours, dans [638] la carrière des Arts et des Sciences, marcher fièrement ces égales. Mon ambition n’est pas folle, et ne peut l’être que partiellement, que quant à moi : quelques miens avantages, médiocres et vains, accroîtraient de bien; peu la somme des preuves de nos facultés essentielles; mais je m’en console : mon objet est prouvé, invinciblement démontré. Les Dacier, les Duchâtelet, les Rosalba, les Sabran, les Guiards, les…. les Genlis, et vous aussi, aimable Bourdic, n’avez-vous pas toutes depuis longtemps révolu cette question, qui n’en est une encore que chez les Anglois, dans les cafés, les auberges, etc.?

[639]

#AVIS IMPORTANT D’UNE FEMME, SUR LE SALON DE 1785.

M. VIEN.

N°. Ier. Retour d’Hector.

Ce Tableau est d’une vaste et riche composition; il y règne une bonne entente de couleurs, une grande connaissance des effets, un charme, un vrai qui attire et retient. Il est beau; digne de rester. Mais malgré le plaisir que ce Morceau me cause; quoiqu’il me frappe par mille beautés faillantes, toutes parcourues et senties à la première vue; quoiqu’il commande des sensations qui m’y rappellent et m’y fixent, ma satisfaction n’est pas complète. Ce qui plaît en cet ouvrage, n’exclut point le sentiment de ce qui y plairait davantage : en nombrant les beautés dont il brille, je suppute celles omises. Il domine chez moi, en le contem- [6, 640] plant, une forte d’inquiétude, un regret confus qui m’avertit de ce qui y manque; en un mot, mon admiration n’est que partielle, et je dis même arbitraire au mérite de l’Artiste. Oui, si le nom de Vien frappant mon cerveau, n’y réveillait en même temps par mille succès habituels, l’idée du beau, du sage, du savant, je l’avoue, son Hector m’intéresserait peu par son exécution, et par le mérite particulier et isolé de chacune de ses figures.

D’où vient donc qu’à la vue de ce sujet terrible, je ne fuis pas seulement émue ? C’est qu’il ne suffit pas pour toucher et plaire, qu’un Tableau d’Histoire soit bien peint; que ses figures soient individuellement bien dessinés; que plusieurs parties soient belles et sans reproches; tout cela est beaucoup ailleurs, sans doute; mais ici c’est bien peu. Il faut plus : il faut qu’un tel morceau soit traité dans le sens du sujet, dans la convenance générale; qu’il y régné ensemble, fidélité, vigueur et justesse; qu’il s’y trouve un accord entier, une nécessité absolue de toutes les parties composantes; sans quoi, ce n’est plus un Tableau d’Histoire, une composition, une instruction pour l’esprit, une jouissance pour l’âme, ce n’est qu’un amas indigeste de figures académiques, froides et muettes, comme les mercenaires engourdis dont elles sont les stériles images.

Ce sujet, traité avec tant de force et d’énergie dans Homère, est ici défiguré, amoli. M. Vien, plein de talents d’ailleurs, n’a point l’âme forte de Bouchardon; celui-ci, à la lecture du père des Poètes, voyait les hommes hauts de vingt pieds. M. Vien, comme mille autres, au travers des belles images du Poème, ne voit que ces chers Parisiens, [7, 641] petits, pâles et sans formes; l’Iliade, la sublime Iliade n’est pour lui qu’un récit de Gazette; et le retour du corps d’un Héros, et le spectacle de sa famille désolée, en se peignant à son imagination, n’y cause pas d’autre ébranlement que celui qu’y porterait l’apparition familière de l’enterrement d’un Bourgeois du quartier. Un Auteur, homme d’esprit, mais qui penfe à la mode, car les opinions y font aussi soumises, nous assure dans sa lettre du 5 de ce mois, qu’il auroit été aussi ridicule à l’Artiste de chercher à nous émouvoir par ce vieux sujet, qu’il ferait puérile à nous d’y être encore sensibles. Moi, Femme, et conséquemment compatisslante et faible, j’ai la bonhomie de m’attendrir par la seule pensée de la mort d’un grand Homme, défendeur de sa Patrie et victime de son amour pour elle; j’imagine même que je ne suis pas seule affectée par cette image, et je me persuade que ce sujet intéressera toujours, quand il sera traité dans la vérité, dans les passions et dans les convenances. Combien d’attraits n’avez-vous pas trouvés à la simple Estampe de la mort du Général Wolff ? Ce sujet, traduit par la gravure, affaibli par l’unicolorité, rétréci par sa forme, a su trouver encore le chemin de votre cœur, et la mort d’Hector vous trouvera indifférent et glacé ! Je vous laisse le plaisir d’en faire le parallèle. Mais dites-moi, qui donc ne fera pas ému à la vue d’une belle Femme, épouse et mère, qui, entourée de sa Famille et de ses Concitoyens en larmes, rencontre le cadavre de son Époux ? Cet Époux…. un Héros qui fut adoré, qui fut le protecteur de sa Patrie et sa superbe espérance ! Si cette scène de douleurs se passait de nos jours et sous nos yeux, quel Spectateur ne serait pas déchiré? Eh bien ! [8, 642] n’est-ce point une scène nouvelle, qu’un nouveau Tableau? Qu’importe à mon cœur attendri, les qualités bien connues, les noms répétés des Personnages? Ma mémoire commande-t-elle à ma sensibilité? Et ce sujet, si puissant sur mon âme dans le Poème, traité de nouveau par de nouveaux moyens, un nouvel art, devra-t-il cesser de m‘intéresser, seulement parce que les noms de Priam et d’Hector frappent mon oreille depuis mon enfance; et ce qui est là plein d’ascendant, beau, sublime, fera ici muet, languissant et sans effet? Cessez, M. le Marquis, de chercher à nous persuader que ce vieux sujet ait, par la longueur de son règne, perdu le droit de nous attendrir encore. Vous n’avez pas prouvé, M. le Marquis : votre décision sur ce point, n’est qu’un aveu ingénu du peu d’effet qu’a produit sur votre âme le Tableau sage, savant, mais inanimé, de M. Vien. Vous chargez au contraire ce professeur, en voulant le disculper; vous avez raison, et M. Vien seul a tort. Vous raisonnez avec vous, en contemplant ce Tableau; vous raisonnez, dis-je, vos sensations : c’est m’approuver, si le morceau, je le répète, eût été conçu et exécuté dans la vérité, dans la passion, il eût plus offert à votre imagination, et moins à votre raison; il eût frappé, stupéfié, pour ainsi dire, les Spectateurs et vous-même. C’est-là l’effet infaillible du beau, du vrai beau, rendu poétiquement et d’une grande manière. Il faut, pour bien juger en Peinture, se souvenir, avant tout, d’un principe connu, mais souvent oublié; c’est que la Peinture n’est autre chose que la Poésie mise visuellement en action.

Sicut pictus Poesis erit.

[9, 643] Toutes deux parlent à l’âme, l’intéressent, l‘émeuvent, la déchirent, la consolent, l’instruisent, la fortifient, l’égayent et l’enflamment également; toutes deux commandent aux sens de les ébranlent par le ministère d’un seul; toutes deux ont le même but, le même effet et plusieurs rapports intermédiaires et communs : les moyens seuls diffèrent : à cela près, la Poésie et la Peinture font une seule et même chose.

Sicut pictas Poetis erit.

Souvenez-vous de cela. Il y a dans tout Tableau le Poème et la partie mécanique de l’art. La première partie comprend l’invention et la distribution; la seconde la composition et l’exécution. En jetant les yeux sur un Tableau, cherchez-y le Poème; s’il vous frappe, si vous n’avez point de peine à le démêler, si toutes les parties de l’Ouvrage concourent, pour ainsi dire, à le faire faillir, le morceau est bon : s’il y a un parti pris, si tout ce qui est accessoire est sacrifié à l’objet principal, si les groupes sont tous nécessaires et ne se nuisent point, le Tableau est bien distribué, si les plans sont bien sentis et dégradés, les personnages produisant de beaux effets, quant aux formes, aux couleurs et aux lumières, si le clair obscur y est bien entendu, si les figures sont bien posées et dans l’action nécessaire, si les têtes et les corps ont de l’expression, du mouvement et sont nobles et beaux, si les draperies ont de la légèreté et de la vérité, la composition est excellente; et si, enfin, à tant de parties exactes, le Peintre joint la bonne exécution, c’est-à-dire, s’il définit bien et purement, s’il peint bien, s’il fait nature (c’est le terme), son œuvre est parf- [10, 644] aite, au-dessus de tout. Mais il n’y a rien de connu qui réunisse tout cela. Le meilleur Peintre est celui qui possède le plus grand nombre de ces parties de son art; et; je l’avoue avec franchise, parmi tous vos émules; M. Vien, vous êtes encore le premier : mais doucement, écoutez votre modestie ordinaire.

Vous êtes invaincu, mais non pas invincible.

D’après tous ces principes rappelés, je jugerai ceux des Tableaux qui ont attiré l’attention du Public et garderai le silence sur les autres : son dédain a d’avance justifié le mien. J’ai dit assez que le retour d’Hector est froid, que ce sujet n’est pas traité dans la vérité, dans la passion ni dans le mouvement convenable, et voici pourquoi; Andromaque qui devrait être si intéressante, et qui est dans le premier choc de la douleur (c’est l’instant où elle aborde le corps de son époux,) ne pleure point, sa tête est pâle, sans mouvement, son col est blanc sans travail, sans le gonflement qui devait y porter les sanglots étouffés qui cherchent à se faire place. On aurait imaginé qu’Andromaque, qui est nécessairement l’objet capital de cette scène, se serait précipitée sur le corps de son malheureux époux, qu’elle y serait abîmée dans sa douleur obstinément attachée, qu’elle le dévorerait de ses regards, en l’appelant à grands cris : Eh bien, ce n’est point cela, elle lève bonnement la tête sans grâce et sans agitation; quelques larmes seulement brillantent son œil, elle a en général l’attitude d’une Madeleine en contemplation; elle est proche de l’objet de sa douleur, et y touche à peine, ne le voit point; son fils lui tend les bras, pèse sur son corps, et [11,645] ne change rien à sa pose; rien ne l’ébranle, elle rêve. Cette figure, en général, sent le modèle, et son moindre défaut est qu’elle n’éprouve en aucune façon cette contraction violente et totale des muscles d’une profonde douleur dans le premier choc: c’est-à-dire la suffocation.

Priam n’est pas noble, n’a point de caractère et tient d’un grand Prêtre d’Opéra; sans le diadème on ne le reconnaîtrait pas pour Roi. Il devrait être sur son char, commandant à la foule, ayant sur son visage l’expression d’une douleur profonde, mais tempérée cependant par une forte de joie que lui cause son triomphe sur la colère d’Achille, qui enfin vient d’accorder aux ardentes sollicitations d’un Roi, l’objet respectable et malheureux de sa vengeance.

J’aurais voulu dans ce Tableau une grande foule sortant à grands flots; des soldats prosternés, et une affliction générale et plus vivement sentie.

Voilà quant au Poème : Quant à la composition, je trouve que le groupe d’Andromaque, d’Hector, et de son fils, n’est qu’un rapprochement et ne groupe pas. Il n’y a point assez de liaison de l’un à l’autre : l’enfant sort de terre; Andromaque verticale sur le corps d’Hector, fait croix et cela est une faute. La mère est posée sur le visage du mort, et n’y est point tombée affalée par sa douleur. La femme qui est mollement ajustée sur la roue est bien dessinée, mais elle est oiseuse; c’est un mauvais repoussoir. Pourquoi est-elle là ? À peine le char vient-il de s’arrêter, il va marcher, et elle est si paisiblement agencée avec un instrument mobile et dangereux ! C’est un vice : Le groupe de cette jeunesse à la droite est beau, bien conçu, bien dessiné, savant [12, 646] même, mais qu’il est muet et qu’il prend peu de part à l’affliction publique; qu’ils sont froids ces jeunes gens dans un âge où l’on se passionne facilement ! C’est quelque beau dessin perdu dans les cartons que M. Vien a voulu faire servir, car ils ne sont ici bons à rien, et tout autres gens, autrement composés, feraient tout aussi bien. Je voudrais des soldats armés, en mouvement, qui apprissent à l’ignorant que cet événement s’est passé pendant une guerre, et que les personnages sont des guerriers, combattants et assiégés.

Quant à l’exécution, ce Tableau est bien peint, d’une bonne manière, en grand Peintre d’Histoire. Les têtes sont belles, le groupe des jeunes gens est d’un vrai digne d’être jalousé. Le corps d’Hector seul est mal; son coloris est faux, sa tête péniblement dessinée, et l’orbite de son œil se prononce trop angulairement; c’est de la pierre. La couleur générale de ce corps en tient aussi beaucoup. Les draperies sont généralement bien combinées et jouent passablement. Le Peintre adopte exclusivement les cheveux noirs, et cette couleur placée indifféremment fait trou et nuit à l’accord général. Il y a encore dans ce Tableau trois bras dressés vers le même point, et conséquemment parallèles. C’est une légère incorrection; mais c’en est une.

Malgré tout cela, c’est un beau Tableau; un savant ouvrage. Vous y trouverez, sans doute, d’autres mérites qui m’ont échappés; mais pas un seul défaut de plus. Je l’ai jugé sévèrement, et cela est juste. M.Vien lui-même me le pardonnera. On est en droit d’exiger beaucoup d’une aussi haute capacité que la sienne.

[Lagrenée]

[13, 647] N°.II. Mort de la Femme de Darius.

Quel a été le but de M.Lagrenée ? Est-ce de toucher par la vue de la Femme de Darius expirée ? La mort est un acte rebutant et effroyable; il faut que l’objet mourant soit bien intéressant, pour faire perdre à cette scène ce qu’elle a de dégoûtant; et l’Histoire ne nous apprend rien de cette Princesse, qui rende sa mort un sujet fort pathétique. Ce sera donc la générosité, si vous voulez, la politesse d’Alexandre, que l’Artiste aura voulu solemniser. Mais en ce cas, pourquoi mes yeux tombent-ils d’abord sur la Morte et non sur le Héros consolateur ? Pourquoi tout ne se rapporte-t-il pas à ce Personnage capital qui joue ici, en tous sens, le premier rôle ? Il fallait prendre un parti; jeter de côté la Princesse expirée, le lit, tout l’appareil de mort, ne le laisser qu’entrevoir, et ramasser tout l’intérêt pour en revêtir, si l’on peut parler ainsi, Alexandre et les Princesses éplorées. Alors le moral du Tableau eût été senti et non équivoque; et cet autre agencement m’eût épargné la vue de cette vieille muette et vautrée, qui ne prend nul intérêt à la scène; de cette belle Camariste, vêtue de jaune, qui nous tourne si obligeamment le derrière et nous en présente une robuste moitié, pour faire pont, reverbère, si vous voulez, ou enfin, conducteur de la lumière, et la faire tomber sur l’esclave familier, si grâcieusement étendu sur le lit de sa maîtresse, lequel devient sans fondement par son ton lumineux, l’objet régnant dans ce morceau. Mais ne murmurons pas de l’état actuel de ce Tableau, une autre composition nous eût enlevé cet anodin Alexandre à la main crochue, à l’air bénin [14, 648] et si couvert de poussière; et c’eut été grand dommage ! Car il ne nous resterait que celui de Le Brun, si ancien et connu de tout le monde; excepté de M. Lagrenée.

Il y a dans le Tableau d’Ubalde, N°.III, une certaine figure qu’on croit à genoux; d’autres disent à moitié dans l’eau; les uns la prennent pour une Femme, d’autres pour une Sirène. Je décide que c’est une amphibie. [14,648 ]

M.VANLOO AMÉDÉE.

N°. IV. Jephté.

Ce tableau a dix pieds de haut sur huit de large; cela …(censure).

M. BRENET.

N°. VII

Le tableau de la piété des Dames Romaines, est bien ordonné : il y a de l’espace, on le mesure; mais la scène est étroite. Il y a une si petite affluence qu’on ne peut concevoir une grande opinion de la généralité célébrée des pièces Romaines.

Le Receveur des bijoux et inscripteur des noms, est bien composé et a un bel air de tête. Quoique beaucoup de gens croient qu’il joue des gobelets, je le trouve bien agencé; mais je connais, à ce qu’il me semble, ce bon Vieillard qui se tient immobile et si droit; je ne me le rappelle pas bien; mais je le reconnaîtrai au premier Cabinet de Bosses, que j’irai voir. [15,649]

M. LAGRENÉE le jeune.

N°. IX. Moyse sauvé des eaux.

Le paysage est joli. Les plans sont un peu confondus, mal distribués et d’une lumière trop égale; mais les têtes sont charmantes.

La frise est d’un goût, d’une couleur et d’un dessin fin, précieux, enchanteur. Les figures ont plus de huit têtes de haut, parce que ces objets sont imités des Anciens, qui avaient coutume de les placer à une hauteur qui nécessitait cette exagération.

M. TARAVAL.

N°, X. Hercule enfant.

Croiriez-vous que j’estime ce tableau comme bien ordonné ? Mais aussi je trouve, comme vous, que c’est un recueil complet de Mascarons et de…. C’est l’exacte vérité : je ne flatte point.[16,650]

M. MENAGEOT

N°. XIX. Cléopâtre au tombeau d”Antoine.

J’examinais ce tableau, fort embarrassé de le juger. Un bourgeois de faubourg arrive avec son fils. Qu’est ce grand Tableau carré, Martin mon ami, car je n’y vois rien, moi ? Mon cher père je n’y vois pas grand’chose non plus; si ce n’est une triste et grande dame mon cher père, qui va pleurer tout à son heure, elle a un petit page qu’est tout drôle. Un petit page, mon fils ! ah, ah; et bien, je fais la fin de l’histoire maintenant; tiens mon fils, c’est une belle chose que ça; faudra faire venir ta mère, elle aime les histoires attendrissantes et puis elle fait la chanson.Comment mon cher père est ce que c’est une chanson que cette histoire-là ? et vraiment oui, Martin mon ami, vois-tu pas que c’est la Dame à Malborough qui le pleure et se lamente avec son petit page. Ah ! Vraiment oui, mon père, elle estbien affligée, même Madame Malborough, car elle a fait tendre sa chambre en noir.

J’ai cru qu’il n’y avait rien à dire après cela:

Le bon sens des Badauts quelquefois m’épouvante.

M. SUVÉE.

N°. XII. Enée au milieu des ruines de Troyes, n’ ayant pu déterminer Anchise, son père, à quitter son palais et sa patrie, veut, dans son désespoir, retourner au combat; sa femme l’arrête, en lui présentant son fils Ascagne.

Retenez le texte; il nous annonce qu’Enée au désespoir des malheurs de sa patrie et de la résistance de son père, veut retourner au combat, voilà la donnée. Que fait donc Enée dans le Tableau que j’examine ? Il est posé droit, bien appuyé, bien pondérant, bien fiable, une jambe, un bras en l’air, la main raide, les doigts convulsivement écartés, le visage froid et muet. Dites moi, dans la bonne vérité, si l’action de cette figure, son mouvement général est celui d’un homme, qui, poussé par le désespoir veut s’échapper des mains de ce qu’il a de plus cher et courir de nouveaux dangers malgré les vœux et l’amour de sa famille ? Il la contemple à la vérité avec une sorte de compassion qui a quelque chose de vraisemblable; mais a-t-il rien dans sa physionomie et dans son attitude [17, 651] qui peigne le vif désir, la soif du combat; les mouvements du désespoir ? Voilà donc encore un sujet en partie manqué. Cependant il faut rendre justice à l’ouvrage en général. Hors Enée qui ne représente, en quoi que ce foit, le Héros de Virgile, tout est bien conçu, tout est à sa place, la femme supplie avec chaleur, l’enfant est intéressant, Anchile est beau, noblement composé. Enfin, les plans dans ce Tableau (ont bien sentis; la scène capitale, celle de devant, attire décidément les regards, se détache bien du fonds et en fait aisément mesurer la distance tout ceci fait une grande partie du mérite d’un Tableau; il ne reste donc qu’à examiner une exécution, la manipulation; si vous voulez, la partie picturale : ce mot rend mon idée.

J’ai dit qu’Enée a une physionomie froide, immobile, nulle, cela est vrai. Il est extrêmement difficile de deviner quelle est la pensée qui mobilise ses traits, il rapproche les sourcils, voilà tout. D’ailleurs son air de tête n’est pas noble, et cette partie est mal attachée sur les épaules; sa jambe gauche d’un dessin assez grossier est trop en avant, et par la valeur des lumières est sûrement trop distante de la droite; le bras droit levé, l’est sans nécessité et devient raide. Cette figure en général est mal posée; sa couleur est égale et sans effets, les ombres en sont ménagées et rares. Celles des parties élevées du corps sont brusques, et le faire du torse tient de la fermeté qu’exige la pierre ou tout autre corps dur. L’habillement n’a rien d’ héroïque et de brillant. Creuse n’est sûrement pas dans le costume vrai; son épaule, trop découverte, sa draperie jetée trop négligemment, ôte à son habit le caractère grec, et lui donne l’air d’une figure de caprice. D’ailleurs ce personnage tient beau- [18, 652]coup de la jeune Vestale qui embrasse l’Autel dans le grand Tableau des Vestales dont ce Professeur nous fit cadeau il y a quelques années, et dont je me souviens, quoique je fusse encore enfant alors. Puis cette femme a l’ air absolument trop jeune, surtout étant placée en pendant avec son fils qui paraît trop grand pour l’âge de sa figure : cet enfant est sur le même plan que sa mère : c’est une faute; Enée placé exactement au milieu, fait bien pyramide à la vérité, mais ces deux arcs boutans, situés à égales distances, sur la même ligne, donnent la même valeur aux lumières, prolongent trop le même plan, ne rompent point les effets, et les répètent. Ascagne estdrapé d’une manière qui rend sa taille courte et semble faire gaine. Anchise et l’homme qui le fuit, font noblement dessinés, dans le beau genre, et rappellent Raphaël, dont M. Suvée se souvient quelquefois avec succès. La femme qui précédé Anchise et qui descend, peut-être,est dans une attitude équivoque, faillie, et du plus pitoyable dessin . Il semble qu’elle échappe sur les marches, et va faire une chute. Sa couleur est plus éteinte que celle des autres personnages qui lasuivent, quoi qu’exactement sur la même ligne. Pourquoi ce sacrifice inexact et dont l’effet est un mensonge ? Il faut des sacrifices, sans doute, point de beaux effets sans cela; mais il faut qu’ils s’accordentavec la vérité, ne nuisent point à l’ordonnance, et soient particulièrement nécessaires.

C’est ici le lieu de faire à M. Suvée, et à son Maître M. Vien, un reproche qu’ils méritent également. Dans tous leurs Tableaux, ils exposent des mains ouvertes, ayant fouvent le mouvement de supination, et dont les doigts exactement écartés pourraient faire les rayons d’une circon-[19, 653]férence qui, renfermant la main en total, passerait par chacune de leurs extrémités. Cet écartement des doigts est à la fois désagréable à l’œil; défectueux et faux. Une pareille attitude exige une tension particulière des tendons circonducteurs de la main; les deux muscles, abducteurs et adducteurs des doigts, l’extenseur commun et leurs extenseurs propres qui opèrent le redressement et l’élargissement des doigts, ne peuvent soutenir longtemps cette raide et pénible situation; la preuve en est que cette extension donne la crampe: d’ailleurs, ces muscles ne sont jamais ébranlés de cette manière que par une crise totale, une action violente de tout le corps, une contraction prodigieuse et générale de la ramification nerveuse du corps, comme dans la peur, la colère, la douleur extrême, le désespoir. De plus, les cinq doigts de la main ne font pas séparés entre eux également;le doigt annulaire et le grand doigt, sont presque toujours plus rapprochés, meuvent ensemble. Ainsi cet écartement régulièrement respectif des doigts de la plupart des mains de ces deux Maîtres, est un vice d’autant plus répréhensible, que c’est une ignorance des facultés des muscles de la main, et une infidélité dans l’imitation de la nature.

La Nativité du même Professeur est d’un effet neuf et piquant; le tableau est harmonieux; les parties font bien d’accord; mais la tête de la Vierge n’a pas coûté beaucoup à l’auteur. J’y reconnais le profil d’une des filles de Niobé. Petite paresse, qui feroit peut-être plus excusable si le peintre ne s’était pas borné à nous en donner le simple profil, et s’il avait plus détaché le visage de la Vierge du fond, auquel elle tient beaucoup par sa valeur. [20,654]

Sa Vestale est connue; c’est une belle étude qui vaut beaucoup mieux dans sa simplicité que toute la composition de la Cléopâtre, dans laquelle il n’y a que la figure d’un émissaire d’Auguste survenant, qui fait raisonnable, quoiqu’une des suivantes dela reine tient beaucoup du Dominicain,

M. VERNET.

No. XXVI. Une grande Marine.

C’est une belle péroraison de tout ce que ce grand Maître nous a dit depuis longtemps : il est heureux d’avoir une mémoire si fraîche et surtout si exacte à soixante-treize ans.

M. ROSLIN

Nos. XXX et XXXI. Portraits de M, d’Affry et du Président Nicolaï.

Le premier est assez mal posé, tombe en avant, mais son velours est superbe, et la broderie brille comme au soleil et n’est point faite minutieusement.

Le second tombe en arrière; mais le satin noir, est d’une vérité ravissante, et se détache franchement du velours de même couleur.

Les têtes de tous deux sont rouges, sèches, et se découpent brusquement; on tourne les corps; mais les visages sont collés.

N°. XXXII. Une Dame debout, en satin blanc, devant une glace pour y achever sa toilette.

Comment M. Roslin, membre d’une académie savante, et plein de connaissances lui-même, peut-il [21, 655] si mal engencer un Tableau composé de quatre figures, les rapprocher sans les lier, les effacer sans décider les plans; enfin, les éclairer sans enchaîner les lumières : trois premières règles de la composition ?

La Dame est mal posée, va tomber sur la glace, et se tortille les hanches pour faire voir son profil malgré la direction des vertèbres. Elle a la taille de deux doigts trop longue, présente au miroir une face géométriquement plus petite que son profil, et porte une robe extrêmement chiffonnée, afin qu’il y ait plus d’accidents dans le satin, et que cette étoffe produise plus d’effet.

Cette composition est d’un froid mortel. Le mari lecteur, qui se trouve à la toilette de sa femme sans s’en appercevoir, détruit le seul moyen d’intérêt dont on aurait pu se servir dans cette jolie, mais imparfaite production. Au surplus, je demande à M. Roslin comment est-ce que sa glace qui reflète la partie de la chambre qui est derrière la Dame qui se mire, peut nous représenter un rideau rouge, tellement, qu’il paraisse plus près de la glace que la face de la dame dont la-robe touche la cheminée; tandis que ce rideau est nécessairement à une plus grande distance, puisque je ne le vois que reproduit dans le miroir. Il faut être exact, Monsieur ! Puisque… [passage censuré]

M. DE MACHI.

Ce Maître abuse singulièrement de sa facilité; ses productions actuelles ne sont plus sœurs de [22,656] ses premiers ouvrages; ce sont des descendants dégénérés; ses figures sont toutes négligées, d’un faux, d’une monotonie de couleur et d’attitude inexcusables. Point de scènes parmi ses personnages; point de mouvement, et …..[passage censuré].

M. DUPLESSIS.

N°, XLIII

Le Portrait de M. Vien est assez mal posé; les demies-teintes font toutes de la même couleur sur la figure, le taffetas, les meubles; mais il présente le modèle d’une bonne manière. Les autres Portraits de ce maître valent mieux que celui-ci.

M. ROBERT.

Cet Artiste est celui de tous les virtuoses connus, passés et présent, qui fassent le plus hardiment, le plus inconsidérément, le plus invrai-[23,657] semblablement d’assez ingénieuses esquisses; c’est un homme d’esprit et de goût qui peint; mais ce n’est point un peintre.

Mle. VALAYER COSTER.

Comment est-il possible que cette Artiste, autrefois célébre, toujours femme aimable et spirituelle, n’ait pas un ami sincère ?

M. BERTHELEMY.

Manlius Torquatus condamnant son Fils à la mort.

Sujet heureux et bien senti par l’Artiste; aussi sa composition est-elle belle, grande, juste et l’ouvrage serait parfait si l’exécution répondait aux autres parties : mais le coloris en est faux, lerouge de brique domine, et les lumières en sont étendues, délayées, fermées au hasard, avec une témérité que l’auteur ne considère sûrement que comme une belle hardiesse. Les draperies sont molles et cotonneuses; et les chairs, quant aux parties lumineuses, sont peintes trop fermes, trop à la manière du marbre. Je dis quant aux parties lumineuses, car celles ombrées fuient trop précipitamment, et sont louches et profondes, souvent sans sujet. Au total, ce tableau tient du vieux genre français et semble être commandé pour être copié en tapisserie. C’est un grand vice, sans doute, que cette incohérence de couleurs qui frappe et blesse les spectateurs les plus ignorans, et dérobe à l’ouvrage l’éloge mérité par sa composition, sur laquelle je reviens avec plaisir, pour vous faire remarquer [24,658]avec quelle adresse l’Artiste, en n’ôtant rien â la beauté du jeune-homme, a su jeter toute l’attention sur la figure du père. Comme ce dernier est beau ! éprouve profondément le combat cruel de la nature blessée et de l’amour du devoir! Son attitude est vraie, simple, toute ordinaire, et cependant porte dans l’âme la plus poignante impression.

M.CALLET.

N°. LXII. Achille traînant le corps d’Hector devant les murs de Troyes, et fous les yeux de Priam et d’Hécube qui implorent le vainqueur.

Je vois mal, ou point du tout, la famille troyenne qui s’efforce, par ses cris; de fléchir Achille irrité. Ainsi l’énoncé est en partie mal rendu. Cependant ce morceau est une grande conception. Achille est noble; son attitude fière, juste, et son expression terrible. Le char me paraît longé fort adroitement. Mais je trouve le corps d’Hector d’une perspective bien précipitée, et le ton général du Tableau n’est pas nature.

## M. VINCENT. Arria exhorte Poetus, son mari à se donner la mort.

Petit tableau, mieux fini que le grand dont nous allons parler; mais moins pensé, moins bien traité dans la convenance. Ce sujet était difficile à rendre. Il me paraît presque impossible de donner à la Romaine une action qui puisse présenter un [25,659] sens clair et évident. Le Poetas a la tête bien pensante, et l’irrésolution y est exprimée avec justesse. Cette demi-affection est une convenance de plus, sentie et rendue par l’Artiste.

N°.LXVIII. Arria voyant que Paetus n’avait pas le courage de se tuer, prit un poignard, si enfonça dans le rein, et le présenta à son mari en lui disant : Tiens Fœtus, il ne fait point de mal.

Dans ce Tableau, Arria est un chef-d’œuvre d’invention et de composition. Le corps de cette femme poignardée chancelle; ses genoux s’affaiblissent, se dérobent fous elle : sa tête s’affaille; les dernieres angoisses assaillissent cette Héroïne; mais, son visage conserve encore un air de sérénité et de fermeté que troublent à peine les vives douleurset les approches d’une mort cruelle et précipitée. C’est l’accord le plus heureux et le plus ingénieux des affections les plus violentes et les plus contrastantes. Cet ouvrage est digne de figurer à côté des premières œuvres de cet auteur, dont on se souvient encore. En considération de ces beautés du premier mérite, nous ne dirons rien du ton général du tableau, de l’attitude forcenée de Paetus, de celle indolente de la suivante, et enfin des draperies : objets qui permettent tous des reproches; mais dont les défauts font pleinement rachetés par l’extrême beauté, l’ingéniosité d’Arria, dont il y a peu d’exemples. [26,660]

Mme, LE BRUN.

La Bacchante.

Je m’étais promis de n’en rien dire d’abord. Amie de Madame Le Brun, je voulais la laisser en entière jouissance des applaudissements de quelques femmes, et de l’enjouement panique de cette nuée de Clercs, petits Commis, Gens à rabats, Gens de table, Gens de toilette, Gens de parties, Gens … [passage censuré] et tous Conducteurs électriques de la plus légère étincelle de réputation; de quelque main que vienne l’applaudissement, il fait toujours du bruit et flatte : mais il faut à Madame Le Brun des louanges plus délicates, et la vérité peut aussi se faire entendre sans troubler le rêve heureux de sa renommée. Revenons à la Bacchante.

Ce sujet qui tient à l’Histoire demandait de la vigueur, des connaissances anatomiques et une facilité exercée dans le grand. Les maîtres sévères seront toujours surpris qu’une jeune femme sous une constitution délicate et charmante, ait conçu la hardiesse de cette entreprise : l’exécution est une autre affaire, il faut en parler enfin.

Cette figure historiée n’est point au dessus des Junons, des Vénus, tous groupes familiers de cette Artiste; elle est cependant moins blafarde, mais elle est au fil maniérée, presque grimaçante, malassife, lève le bras pour rien, à moins que ce ne soit pour s’amuser à produire de petites découpures d’ombres sur son visage. Ses cuisses sont courtes, [27, 661] mal tournées, ne contrastent point, et les couleurs n’en décident pas le raccourci. Le faire en est mou, inégal, le coloris n’est pas du même ton partout, la demi-teinte du bras levé, n’est sûrement pas dans la série des couleurs employées dans le reste des chairs; en un mot, quoique le choix de cette figure annonce l’intention de nous peindre la volupté, sous des traits vifs et agaçants, on peut la considérer toute une journée, sans qu’elle mérite un instant le moindre reproche sur sa nudité. Décidément, cette figure ne vaut aucun des portraits faits par cette Artiste à la mode, à moins que ce ne soit celui de Madame de Ségur, qui est d’un travail allez fin, mais que le Peintre a impitoyablement barbouillé de bleu partout, en exagérant les reflets; ce qui en rend la tête maigre, le travail sec et l’aspect désagréable.

La tête de la Baronne de Crussol est posée péniblement, et fait mal à la longue. L’étoffe de son buste, approche de la perfection, et me fait oublier le fatiguant Jupon rouge dont Madame de Guiche était éblouissante il y a deux ans.

Qu’importe après tout; cette main créatrice, pour n’être pas heureuse une fois de plus, n’en est-elle pas moins capable ? Cette main…[passage censuré]. Pour moi, si j’étais homme, je serais perpétuel-[28, 662] lement dédommagé des Bacchantes, des Junons et des vertus, par le plaisir de parler de cette Artiste si justement etc.

Portrait de M. de Calonne

C’est ici que Madame le Brun a touché le plus en maître; c’est ici où il y a le plus de difficultés vaincues, et faut avouer; c’est dans cette occasion qu’elle s’est rendue le plus entièrement maîtresse de son sujet.

Madame GUIARD

N°. C II.

C’est un homme que cette femme-là, entends-je dire sans cesse à mon oreille. Quelle fermeté dans son faire, quelle décision dans son ton, et quelles connaissances des effets, de la perspective des corps, du jeu des groupes et enfin de toutes les parties de son art. C’est un homme, il y a quelque chose là-dessous; c’est un homme. Comme si mon sexe était éternellement condamné à la médiocrité, et ses ouvrages à porter toujours le cachet de sa débilité et de son antique ignorance, Que je vous remercie pour ma part, victorieuse émule des Rosalba, des etc. etc. etc., vous êtes déjà l’objet de la jalousie et de l’espérance de notre sexe; encore un pas, et vous en deviendrez l’éternel honneur et la preuve subjuguante de la force et de l’étendue de toutes ses facultés morales.

Votre Portrait est digne de tous les éloges; il est grandement composé, dans toutes les belles convenances de l’histoire et avec tous les agrémens [29, 663] d’un Tableau de genre; votre groupe est savant, intéressant; la tête de femme en avant est d’un faire et d’une expression admirable, et se détache bien de la figure qui lui sert de fond; vos étoffes sont brillantes et fraîches, vos détails par-tout soignés et pleins de goût. Je voudrais néanmoins, pour qu’aucune grâce ne manquât à un objet si charmant, que vous vous fussiez donné plus de mouvement dans le corps et la physionomie; vous n’êtes point liée avec le groupe de derrière; la lumière saute et ne s’enchaîne point, et dans un Tableau de cette importance, qui tient par tant de beautés au genre de l’Histoire, vous n’eussiez pas dû vous conserver l’attitude habituelle aux Portraits ordinaires. Votre Vanloo ne semble pas de la même main; le faire en est mou, tâtonné, les broderies incertaines et tachées; les dorures noires; mais le Portrait de votre charmante nourrice, quoique les yeux n’en soient pas ensemble, est d’un coloris, d’un dessin et d’un transparent délicieux : ce dernier mérite est peut-être le feul qui manque à votre incomparable Portrait en pied.

## M. DAVID.

Serment des Horaces.

Ce superbe Tableau, d’une composition absolument neuve et un de tous ceux connus qui nous rappellent le mieux le costume simple, la vie citoyenne et intérieure, et les mœurs patriotes et cruelles des premiers Romains. Ce morceau a été longtemps l’objet de l’impatience du public, et l’a justifiée; il en fait maintenant les plaisirs et le désespoir des critiques : essayons cependant de mettre au [30; 664] jour quelques légers défauts qui ont échappé à la malignité des détracteurs du talent de ce maître, aussi bien qu’à l’enthousiasme de ses partisans exclusifs. On le loue beaucoup d’avoir placé ses trois frères sur un même plan longitudinal perpendiculaire au plan horizontal du Tableau; il y a quelque chose d’adroit à la vérité d’avoir ainsi esquissé la représentation uniforme de trois hommes, armés également, faisant la même action, dans le même mouvement, et qui devaient nécessairement se ressembler; mais cet agencement respectif est-il bien dans les règles de la composition, dont la base et le premier devoir, est la satisfaction de l’œil ? cette méthode le satisfait-elle ? c’est ce qu’il faut examiner. Les règles de la composition ne sont établies que sur l’expérience des effets commandés ou désirés par l’œil et par la réforme successive de ceux qui déplaisaient à cet organe, ainsiqu’à laraison. Delà est venu cet ordre existant, qu’il faut qu’il y ait, entre tous les objets composant, une telle liaison, un enchaînement tel que l’œil se promène continuement, et passe facilement d’un objet à l’autre, sans nulle interruption de lumière ou d’agencements des corps, et cela est fondé : l’action de la vue ne faisant par une forte de tad, il est bien plus doux à l’œil comme à la main de parcourir un objet dans toute son étendue, sans y rencontrer des aspérités, des trous qui l’arrêtent, le repoussent et le fassent bondir; sa sensibilité veut être conduite mollement et parcourir sans peine toutes les parties de la chaîne d’une composition. Voilà pourquoi on exige avec raison dans tout sujet une série étroite et progressive des corps, des lumières et des passages des couleurs. D’après ceci, le Tableau [31; 665] d’Horace est fautif; il présente trois groupes sur trois plans peu distincts; le groupe des frères, puis un trou; le vieil Horace puis un trou, et enfin le groupe des femmes qui conservent seules entre elles cet enchaînement gradué commandé par l’exemple et les préceptes des grands maîtres. Malgré ceci, malgré la roideur de l’action de l’Horace vainqueur, malgré la grosseur de son bras, malgré la manière fausse et gauche dont il tient sa pique, la pose chancelante du père, l’attitude molle et oisive de celle des femmes qui est au milieu, malgré sa tête qui se confond dans son col, les épées d’étain et sans effet, j’avouerai que c’est le Tableau moderne que j’ai vu, qui m’ait paru le plus décidé, tenant le moins au genre connu, à la manière habituelle de nos maîtres. Je conviendrai que c’est une grande conception, et qu’elle est exécutée aussi hardiment que facilement, et je m’extasierai avec vous sur l’action des Horaces qui se tiennent embrassés pendant leur serment, expression sublime et symbolique de leur union de la sainte et forte amitié qui les lient, et de l’objet commun qui rapproche et enchaîne l’un à l’autre jusqu’à la mort ces trois frères guerriers.

Belisaire.

Son petit Tableau estmoins beau que le grand, le Peintre a rendu les fonds trop lumineux, et les lumières sur les personnages scintillent et brillent trop également. La correction du soldat est heureuse.

La tête du Portrait de M. P***, est de la première beauté, et ne cède en rien à celles des Tableaux d’Histoire de ce Maître; mais les mains et l’habit [32; 667] n’en sont pas bons. L’habit est d’un faire qui n’indique point le spongieux du drap. La laine absorbe plus de lumière que toute autre étoffe, mais moins que le velours. Cette faute est celle de tous les Peintres de Portraits, et M. David a cela de particulier, qu’il traite toutes ses draperies d’une manière trop lisse, et qui tient lieu de la toile cirée, sur laquelle les lumières glissent, ondoient et blanchissent. Hors de là, il faut savamment assourdir les couleurs, même les brillantes, dans les étoffes : ces objets ne devant point être peints dans le même faire que les chairs et les corps polis.

M. RENAUD.

N°. CVI. Mort de Priam.

Le groupe de Priam et Pyrhus est plein de jeu, de force et d’un effet terrible; d’un dessinadroit et d’un coloris aussi vigoureux que le sujet le comporte; mais il est entouré d’objets égaux en couleur, faisant par-ci, par-là, des pelotes de jourqui fatiguent l’œil, le tiraillent et ne lui permettentde se poser sur rien. Il semble que le Peintre ait aspergé de la lumière sur tout le tableau, qui, en général, est parfaitement dessiné, composé facilement, et annonce une imagination féconde, beaucoup d’ardeur et une facilité qui promettent tout. Il n’est pas bien décidé que l’Artiste ait choisi la nuit pour l’instant de la scène; le texte le commande, le coloris bleu des chairs me le ferait assez croire, sauf l’avis du Peintre.

Remarquez le groupe de la jeune fille qui se jette effrayée dans les bras d’Hécube expirante sur des monceaux de morts. Convenez qu’il produit l’effet le [33; 668] le plus pathétique, et cependant que, par un art sans exemple, il ne nuit point à l’objet premier, à l’action de Pyrhus qui fait le motif du Tableau.De pareils accessoires démontrent autant de Poésie et d’imagination que de talens pour la Peinture, dans ce nouveau Coriphée de cet art sublime.

M.WILLE fils.

N°s. CXLIII et CXLIV. Ces deux Tableaux dramatiques, d’un genre familier, sont extrêmement étudiés et soignés; on y reconnaît le faire, la composition et la couleur de la double récompense, et d’un autre Tableau intitulé le Père de famille, non moins capital, mais moins connu, qu’une suite de circonstances singulières ont fait tomber entre les mains d’un Md. Mercier, rue Saint Denis, vis-à-vis la rue de la Féronnerie, qui se fait un vrai plaisir de le laisser voir au public et à toute heure.

Les dessins du même Auteur portent un grand caractère, sont beaux, précis, facilement faits, et justifient M. Wille des torts qu’on lui a imputés dans ses Ouvrages peints, et réduisent à leurs places toutes les invectives que quelques Critiques se font permis contre ce jeune Artiste; telles que les épithètes de productions triviales, d’œuvres asines etc. Ce Peintre est recommandable par le mérite chéri de son père, Graveur célébré, qui devenu notre concitoyen par un long séjour en France, nous a transmis avec foin et avec le plus grand succès plusieurs Tableaux Hollandais et Flamands, qui sont généralement du goût de quelques particuliers, amateurs de ce genre ingénieux, noble et intéressant.

M. LE BARBIER l’aîné.

N°. CXXXIV. Jupiter endormi.

Jupiter dort sans être appuyé; la petite Junon s’appuie sans faire ployer les chairs sur lesquelles elle pèse. Tout cela est assez mal engencé, mais fort bien peint. Ce Tableau présente une satire ingénieuse sur l’Hymen : le mari insouciant dort; la femme veille, agaçante et maligne, et tient finement une aîle de l’aigle engagée sous son pied, pour vous dire apparemment, que dans le mariage le plaisir fouvent ne bat que d’une aîle.

M. TAILLASSON.

N° CXI.

La tête de sa Magdelaine a généralement plu.

CESAR VANLOO.

C’est de tous les Paysagistes celui qui a le plus de Poésie dans ses compositions; le plus de ragoût dans sa couleur, et qui rappellent le mieux le ton chaud, vigoureux, doré des ciels et des sites dans les belles campagnes de l’heureuse Italie.

M. VESTIER.

Me fait faire cette réflexion : Que les Peintres de Portraits rivalisent heureusement en bien des [35, 670] parties de l’Art avec les Peintres d’Histoire. Le Portrait de Mademoiselle Vestier est plein de grâces, savamment dessiné, et facilement peint. Celui du Gendarme est roide, et le faire de l’habit n’est point celui qui convient à son étoffe.

M. PAJOU.

Son Pascal est jugé : je l’admire avec autant d’enthousiasme que le Public.

La Psychée n’en approche sûrement pas : elle a une tête française, dont la pause et les traits sont maniérés : elle se tortille pour être décente et montrer un air fâché. Le resserrement de cœur dans un sujet profondément affligé, n’opère jamais l’espèce de mouvement où se trouve cette Belle : les esprits qui se retirent en foule dans ce viscère, ne laissent aucun moyen distributif de force et d’énergie dans les muscles des extrémités, et dans cet état les membres font pendants, flexibles et mollement inertes, à moins que ce soit une douleur mêlée de colère ou de désespoir, et ce n’est pas ici le cas. Les hanches, les cuisses; les pieds et les bras, sont d’une proportion plus forte que celles du torse et d’autres parties. D’ailleurs, ce sujet, par sa pensée, par sa stature, sa pause et les formes, n’est en nul rapport avec l’amour de Bouchardon, auquel il est destiné à servir de pendant.

M. JULIEN.

La Fontaine quoique moins nud d’accessoires, quoique point drapé à grands plis et d’une manière large, est de fort peu au-dessous du Pascal. La [36, 671] bonhomie et l’esprit fin et profond, règnent à la fois dans tous les traits du Poète inimitable.

Son Ganimède a des parties charmantes : les Critiques l’ont bien jugé; et les Femmes aussi.

M. BOIZOT.

Le Racine tient plutôt d’un Auteur Aséatique que de ce grand Poète, qui semble

Poursuivre dans les airs une rime qui fuit.

On sait bien qu’il ne courait point après les rimes, et qu’elles venaient aisément se ranger sous la main.

La tête n’a ni os, ni plans; de face de trois quarts ou de profil, vous ne remarquerez pas le plus léger méplat. La figure est toute pomée et rondelette comme les six ou sept morceaux de M. Bridan, qui, sans excepter son Vauban, sont tous jetés au même moule.

Son Mercure est un petit plisson fort gentil et fort appétissant; mais c’est un Mercure de nos jours; un Mercure galant, et ce n’est point un Dieu.

M. PEYRON, Peintre.

Alceste mourante.

Il y a dans ce Tableau de la Poésie, de l’intérêt, une heureuse simplicité et beaucoup de vérité; c’est parmi tous les morceaux de ce Salon un des plus heureusement composé, et surtout éclairé d’une façon très savante. Je reproche seulement à l’Artiste d’avoir posé tellement son héroïne, qu’elle semble devoir rouler sur son lit. On se plaint [37, 672] que le Salon de cette année réveille la misérable idée d’un Hôpital. C’est une plate comparaison que les Académiciens auraient pû ne point mériter en n’admettant pas cette espèce de meuble, qui emporte toujours avec lui une idée ignoble, en ne l’admettant, dis-je, que dans une impérieuse nécessité; mais c’est le succès de la mort de Léonard de Vinci par M. Ménageot, qui a accrédité cet accessoire.

La statue de l’hymen dans ce Tableau, est un trait d’esprit, qui prouve que M. Peyron a de l’imagination; et connaît toute la poétique de son Art. Dans l’esquisse d’une Romaine qui présente ses enfants comme ses plus chers bijoux, pourquoi n’est-ce pas cette mère vertueuse et tendre qui soit principalement éclairée ? L’objet intéressant doit être le plus saillant : ce principe est commun à tous les arts.

## M. NIVARD.

C’est le plus strictement fidèle des Peintres Paysagistes; il ne vous privera pas d’une feuille, il ne vous fera pas grâce d’une laitue. Cependant ses Tableaux Sont d’un effet neuf, c’est un genre tout particulier, et qui a pour mérite la vérité dans toute son exactitude.

## M. ROLLAND.

Le Grand Condé.

Cette figure a un beau caractère, et présente un ensemble assez noble; mais son attitude blesse les lois de la pondération, que j’invite M. Rolland a étudier sur la nature, d’après les œuvres des grands [38, 673] maîtres, et dans les observations de Léonard de Vinci. Le haut du corps du Prince dûment jeté en arrière et hors de la ligne, demandait nécessairement un point d’appui plus prochain que n’est le pied contrastant; c’est à-dire, le pied gauche par lequel il ne peut être nullement soutenu. Toute figure tombe ou fatigue si la ligne perpendiculaire tirée du nœud de - la gorge n’arrive sur le talon ou médiatement entre les pieds; que M. Roland essaie à l’abaisser, cette perpendiculaire, où tombera-t-elle ? Une figure lançant un corps doit obéir aux mêmes lois qui disposent un homme portant un fardeau. L’extraction du bras projetant hors de la ligne, en fait un de ce membre et le concours des forces vers ce membre en action est tout également nécessaire; comme le poids est pareil, le point d’appui doit être le même : or, remarquez un homme en station dont une épaule est chargée, et voyez si ce n’est pas le pied répondant à cette épaule qui pince et foule la terre ? Si notre statue pouvait jeter le bâton, cet objet n’arriverait assurément pas au but où la tête paraît viser; il chasserait derrière l’épaule gauche : le mouvement rapide et circulaire du bras et de la partie droite du torse tournant sur le grand trochanter gauche sur lequel le tronc du Prince est fiché comme sur un pivot, ferait franchir au bâton une section de cercle de plus de 90 degrés : ce qui fait une grande différence d’avec son intention, car son œil est à peu près en raison d’un angle de 40 degrés avec la ligne médiale du torse.

Pourquoi donner de la contraction à la main qui tient la ceinture ? C’est une convulsion. [39, 674]

M. GOIX.

Mathieu Molé.

Beau, imposant; mais un peu roide.

DEJOUX.

Philopœmen.

Peut-on rien de plus hideux et de plus menteur.Ce morceau est détestable comme sculpture, et il est faux comme statue historique. L’art consiste à inventer, choisir et assembler. Où est l’invention ? Et quel choix, quel ensemble ! Comment peut-on, pour rendre un fameux Général, un grand Homme qui, vieux et captif, faisait encore la terreur d’une Nation guerrière; comment peut-on, dis-je, en prendre le modèle parmi les malades de Bicêtre ou les cadavres de la Morgue ?

La Critique est… utile, et l’Art en a besoin.

FIN.