Le Salon en quelques mots:

Le salon de peinture, ancêtre de nos musées et de nos expositions, n’a pas toujours existé. Son histoire est liée à celle de l’Académie Royale de peinture, créée en 1648. Faire partie de l’Académie Royale de peinture c’était l’assurance du statut de véritable artiste peintre. L’objectif de cette académie était double: d’une part, c’est vrai, et en dépit d’une véritable liberté au sein de l’institution, assurer un certain contrôle du pouvoir royal sur un art hautement idéologique; d’autre part, et surtout, former des peintres en produisant un discours théorique sur la peinture.

La pratique des expositions de peintures de l’Académie, attestée depuis 1699, ne devient régulière qu’à partir de 1737. L’exposition a lieu tous les deux ans, dans le le Salon carré du Louvre - qui, par métonymie, donne son nom aux expositions. Véritable vitrine de la peinture française et de l’Académie, l’événement avait pour principal but de légitimer l’institution et d’assurer la visibilité des œuvres et des artistes. Un autre but explicitement exprimé par l’Académie et certains critiques était de créer entre les artistes une “émulation” qui amenait ceux-ci à se surpasser dans une sorte de compétition.

Gratuites, ces expositions accueillent alors un public large et varié. Le “tapissage” des tableaux (on appelait ainsi leur accrochage) obéit d’abord à la hiérarchie de genre : les grands tableaux d’Histoire sont placés en hauteur tandis que les plus petits tableaux, représentants des paysages, des scènes de genre ou des portraits sont, eux, placés dans les rangées inférieures. Cependant, à cause d’un impératif de place, les tableaux étaient collés les uns aux autres. Pour aider le visiteur à se repérer parmi ces centaines de toiles sans légendes, l’Académie publiait un livret officiel qui comportait le numéro des tableaux, le nom des peintres et un bref descriptif de l’œuvre. (note : ces livrets sont numérisés et indexés par le projet Base Salons disponible à cette adresse : Base Salons (musee-orsay.fr))

La critique d’art est un cas particulier et emblématique du phénomène culturel plus large, à savoir la naissance et l’affirmation d’une opinion publique à la fin de L’Ancien Régime. Le jugement porté sur des tableaux était un moyen de remettre en cause la représentation hiérarchique et sociale ancrée dans ceux-ci en les tournant même parfois au ridicule.

Par la suite, l’opinion publique gagne en importance. Il devient vite évident que les tableaux ont le droit d’être critiqués et les brochures d’art commencent à être diffusées.

Le Jugement d’un musicien sur le salon de peinture de 1785.

La brochure que nous présentons ici sous format numérique est tirée de la collection Deloynes. Conservée au département des Estampes de la BnF, cette collection de 66 volumes regroupe plusieurs centaines de pièces liées à la critique d’art, allant de l’année 1673 à 1808. Cette collection est un véritable témoin de la vie artistique française mais surtout de sa critique par ses contemporains. Elle tire son nom de Jean-Charles Deloynes de La Potinière, dernier acquéreur de cette collection. dont on ne sait que très peu de choses et dont son lien aux arts semble assez ténu.

L’auteur:

L’auteur du Jugement d’un musicien est, comme beaucoup de salonniers, resté anonyme. Un faisceau d’indices pourraient nous faire penser qu’il s’agit de Robert-Martin Lesuire (1737 - 1815), un homme de lettres français à qui on a attribué au moins cinq brochures de critiques, conservées dans la collection Deloynes1

Le Jugement d’un musicien n’a jamais, à notre connaissance, été attribué à Lesuire. Rien n’est certain, donc, mais le doute est permis. La brochure, comme celles qui lui sont attribuées, est éditée chez Quillau. L’exergue latine (ici des vers d’Horace), s’y retrouve également. Mais c’est surtout une allusion, dans la brochure, à l’école de dessin de Rouen ouverte par le peintre Jean-Baptiste Decamps qui mérite d’être relevée. “On ne peut compter, sans une sorte d’admiration, écrit le salonnier, tous les Artistes qui se sont distingués depuis que M. Descamps a établi, dans cette Ville, une École de Dessin”. Or, on sait que Lesuire à lui-même suivi des cours dans cette école, fondée en 17412.

Enfin, si Lesuire n’est pas un musicien, il a - il le dit lui-même - reçu une éducation musicale. D’ailleurs, le personnage du musicien pourrait tout à fait s’inscrire dans la série d’avatars mobilisés par Lesuire dans chacune de ses brochures pour orienter et incarner sa critique - il pourrait s’agir d’un personnage de fiction.

Composition de la brochure

Notre brochure s’articule en trois temps. Tout d’abord, l’auteur se présente et expose aux lecteurs sa mission demandée par un médecin : celle de produire de la musique pour des malades. Pour atteindre cet objectif, l’auteur doit alors déambuler dans le salon de peinture de 1783 avec le médecin afin de juger les tableaux qui s’y trouvent. Puis il va, sur plusieurs pages, décrire les tableaux et les sculptures présents et y porter son jugement. Enfin, dans un dernier temps, l’auteur finit sa critique en racontant la façon dont son acolyte et lui ont été coupés dans leur élan par un somnambule.

Au sein de notre brochure il existe plusieurs types de jugement. Certains sont liés à l’aspect purement visuel de l’œuvre comme le jugement esthétique qui s’appuie sur l’avis des contemporains face à une œuvre et le jugement réaliste qui, comme son nom l’indique, juge si une œuvre est conforme ou non à la réalité. D’autres font jaillir dans l’esprit du critique des images comme le jugement par association qui associe une œuvre à un fait divers et le jugement de remplacement où le critique indique ce qu’il aurait fallu changer dans le tableau tout en l’associant à des références historiques. Dans un aspect compétitif, le jugement par opposition est utilisé. Ici le critique vient faire opposer deux artistes et leurs œuvres puis les compare en émettant un avis.

La figure du somnambule a déjà pour fonction de rajouter un trait d’humour surtout avec le fait de jouer sur sa nudité. Néanmoins, cette figure a pour but de juger les critiques d’art en montrant que même un somnambule est capable de faire le même travail qu’eux (allusion aux connaisseurs dans la brochure) et même en mieux (la foule qui le suit et le terme “plus sainement”). A la même période, la figure de l’aveugle est aussi utilisée de façon ironique et critique au sein de la collection Deloynes notamment dans Coup d’oeil sur le sallon de 1775, par un aveugle ou encore Pique-nique convenable à ceux qui fréquentent le sallon, préparé par un aveugle.

Notre brochure, comme beaucoup des brochures de salonniers, est en prise avec l’actualité de son époque. Entre autres faits divers, l’auteur fait allusion au mesmérisme, cette méthode magnétique qui serait capable de guérir toutes les maladies, très en vogue à la fin du 18ème siècle. Il fait également allusion aux montgolfières ou “machines aérostatiques”, dont les premiers essais datent de 1783.

Remarques sur la présente édition

Dans cette édition numérique, nous avons retranscrit la brochure de 1785 afin qu’elle puisse être facile d’accès pour les visiteurs de notre site. Cette édition touche tous les publics intéressés par la brochure en question, nous avons fait en sorte qu’elle soit facilement consultable et compréhensible pour des personnes s’intéressant à l’art, l’histoire et à la littérature, cette édition peut être utilisée par des étudiants ou par des personnes souhaitant simplement s’informer sur le sujet des salons de peinture. Nous avons mis en lumière certains éléments que l’on peut trouver dans la brochure grâce à des annotations numérotées, chacune mettant en valeur des références mythologiques et historiques ou encore des noms de personnes cités par l’auteur. Les visiteurs du site peuvent aussi, grâce à nos notes, facilement avoir accès aux tableaux exposés en 1785, à la façon d’une brochure plus interactive. La source principale et par défaut que nous avons utilisée pour répertorier nos peintures et sculptures est le site “Base Salon”, site du musée d’Orsay qui met à disposition les livrets officiels des Salons de l’Académie avec des données sur chaque tableaux, dont parfois la reproduction de l’oeuvre. Dans le cas où le site “Base Salon” ne propose pas de tableau ou de sculpture, nous renvoyons à d’autres sites de musées d’Europe. Enfin, quand, et c’est bien souvent le cas, les tableaux sont perdus, nous renvoyons à la gravure de Pietro Antonio Martini, Coup d’œil exact de l’arrangement des Peintures au Salon du Louvre, de 1785. Conservée au département des Estampes, cette gravure permet d’identifier et de visualiser certains tableaux disparus.

Pauline MAS et Emma PETKOVIC (mai 2024)

  1. On lui attribue les brochures suivantes: Coup d’oeil sur le sallon de 1775 , par un aveugle. Collection Deloynes. Tome 10, pièces 146 à 193, (10, 162), 1775.; Jugement d’une demoiselle de quatorze ans, sur le Sallon de 1777. Collection Deloynes. Tome 10, pièces 146 à 193, (10, 178), 1777.;La Morte de trois mille ans, au Salon de 1783. Collection Deloynes. Tome 13, pièces 278 à 316, (13, 286). Amsterdam / Paris, 1783.; La Muette qui parle au Sallon de 1781. Collection Deloynes. Tome 12, pièces 243 à 277, (12, 257). Amsterdam et Paris, 1781.; Le Mort vivant au Sallon de 1779. Collection Deloynes. Tome 11, pièces 194 à 242, (11, 209), 1779. 

  2. “Lui-même suit aussi des cours de dessin dans l’école gratuite fondée à Rouen en 1741 par le peintre académicien Jean-Baptiste Descamps (1715-1791).” (Bénédicte Obiits-Lumbroso, Préface à Lesuire, Robert, ou Confessions d’un homme de lettres pour servir à l’étude de la nature et de la société, Paris Classiques Garnier, coll. “Correspondances et mémoires, n° 33”, 2018)